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Un système imparfait, mais perfectible

Conférence de presse - Notes d’allocution de la présidente de l’OTSTCFQ

Un système imparfait, mais perfectible

Bonjour à tous,

Merci de votre présence ici aujourd’hui.

D’entrée de jeu, en mon nom et au nom de tous les travailleurs sociaux et thérapeutes conjugaux et familiaux, je tiens à offrir nos plus sincères condoléances aux proches de la fillette qui a perdu la vie à Granby dans les circonstances qui ont été rapportées depuis mardi. Cette situation secoue et choque tout le Québec. Personne ne peut rester indifférent devant un événement aussi dramatique que nous déplorons de toutes nos forces.

Vous comprendrez et respecterez le fait que l’Ordre que je représente ne portera aucun jugement et ne tirera aucune conclusion sur ce dossier. Nous n’allons pas non plus juger le travail effectué par la Direction de la protection de la jeunesse dans ce dossier ou d’autres. Cette responsabilité incombe aux dirigeants des enquêtes instituées par le gouvernement et au gouvernement lui-même.

Le mandat de protection du public de notre ordre est de veiller à la qualité de la pratique de nos 14 000 membres. Et pour ce faire, nous croyons fermement que les travailleurs sociaux doivent pouvoir exercer dans des conditions de pratique optimales. C’est ainsi qu’on évite l’amalgame de conséquences préjudiciables pour une population vulnérable.

Personne ne peut nier le dévouement et la passion qui animent les travailleurs sociaux qui œuvrent en protection de la jeunesse au Québec. Ces professionnels font un travail remarquable, dans un contexte extrêmement complexe et difficile. Devant le triste sort de cette enfant, les travailleurs sociaux sont en deuil et ils sont les premiers à s’interroger et à chercher des solutions pour que cela n’arrive plus.

En 1998, un groupe d’experts était chargé par le ministre Rochon de faire des recommandations sur la protection de la jeunesse. Permettez-moi de citer un passage du rapport de ces experts :

« Force est de constater que, si l’on ne remet pas le secteur jeunesse au cœur des priorités des prochaines années, les difficultés que connaît ce secteur, (dont les listes d’attente ne sont qu’un symptôme parmi les plus visibles) vont s’accroître et le filet de sécurité de même que l’accessibilité aux services que l’on veut garantir à la jeunesse seront compromis. Il y a péril en la demeure et il est urgent que le secteur jeunesse passe en tête des priorités. » Fin de la citation.

Nous sommes 20 ans plus tard, en 2019 et, malheureusement, nous devons constater que ce que craignaient ces experts s’est avéré. Le péril est dans la demeure.

Depuis des années, l’Ordre a créé et saisi toutes les occasions, sur toutes les tribunes, et a interpelé les ministères et ministres concernés, pour communiquer ses inquiétudes, face à l’effritement des services sociaux. Nous en avons parlé avec le ministre Carmant lors de rencontres en novembre, en février et pas plus tard que ce lundi. Je discutais de nouveau de la situation de l’attente qui, de toute évidence, porte préjudice à la sécurité des enfants.

L’Organisation mondiale de la santé s’est exprimée clairement en 2011 sur le fait que l’accès aux services sociaux est un puissant déterminant de la santé des populations. Or, au Québec, cet accès s’est détérioré, au fil des ans. Les services sociaux généraux qu’on peut aussi désigner comme « services sociaux de première ligne » n’existent pratiquement plus. Pourtant, nous le savons, les services sociaux généraux de proximité sont essentiels pour procurer de l’aide rapidement et desservir les gens là où ils sont et au moment où ils frappent à la porte.

Les travailleurs sociaux sont de moins en moins présents dans les écoles. Leur nombre a grandement diminué dans les CLSC. D’ailleurs, dans certains CLSC, il n’y a plus de gens qui accueillent les personnes qui s’y rendent pour obtenir de l’aide. Ces personnes en quête de services sont référées à Info social, soit le 811 qui, en peine de ressources, réfère la population en besoin chez nous, à l’Ordre professionnel.

Tous les intervenants des services sociaux où qu’ils soient au Québec connaissent les principaux problèmes du système :

  • D’abord, l’explosion des demandes. Il y a plus de gens qui se trouvent dans des conditions complexes de dépendance, de pauvreté, de manque de soutien. Il y augmentation de cas en centre jeunesse et en santé mentale.
  • Des blitz sont fréquemment effectués pour réduire le lot de dossiers en attente. Cette façon de faire exerce une pression exacerbée sur les travailleurs sociaux à qui on demande de raccourcir le temps d’intervention et qui doivent se prononcer trop rapidement sur des situations même si elles sont extrêmement complexes.
  • Puis, il y a pénurie de professionnels. Autrement dit, il n’y a pas suffisamment d’intervenants pour gérer le nombre de dossiers qui explosent. La surcharge de travail est constante et la relève n’est pas incitée à travailler en protection de la jeunesse.
  • À cela s’ajoute la lourdeur administrative et bureaucratique qui empiète sur le temps dont disposent les travailleurs sociaux pour être avec les personnes.

Le temps passé à remplir des documents, allant jusqu’à 50 %, est du temps enlevé à l’évaluation des situations de vie.

  • Enfin, on ne peut pas passer sous silence les effets pervers des coupes budgétaires qui ont été faites depuis 10 ans et la dernière réorganisation a fait très mal aux services sociaux et en santé mentale.
  • Il faut absolument arrêter la logique de productivité actuelle dans les services sociaux qui se fait au détriment des services requis par une clientèle très vulnérable. Ce mélange d’ingrédients met la table à de possibles dérives qui interpellent toute la société.

On a parfois l’impression que, dans le contexte de surcharge, de pénurie, de coupes budgétaires, les dossiers sont gérés pour éviter de donner des services! Vous comprendrez que les travailleurs sociaux sont indignés par cette logique industrielle. Au plan éthique et déontologique, ils vivent de profonds conflits de loyauté entre répondre aux pressions exercées par l’organisation d’en faire plus et le temps requis pour accompagner adéquatement les jeunes et leurs familles. 

Nous le savions et l’actualité des derniers jours le confirment malheureusement davantage : le système est imparfait. Mais il faut profiter du fait qu’il est perfectible et c’est ce à quoi l’Ordre propose de s’attaquer.

Je l’ai dit, nous avons rencontré le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, M. Lionel Carmant, à quelques reprises depuis son entrée en fonction et nous sentons une ferme volonté d’agir maintenant. C’est aussi le cas de la ministre en titre, Mme Mc Cann. À l’heure où certains proposent une grande réflexion au sein des parlementaires, nous proposons de mettre à contribution celles et ceux qui sont en première ligne du système.

Dans cet esprit, l’Ordre demande au ministre Carmant d’affirmer et solidifier une vraie première ligne des services sociaux. Concrètement, l’heure n’est plus au petit remaniement ou à l’injection de sommes par ci par là.

Nous demandons que toutes les parties concernées soient conviées, à l’automne 2019, à une grande réflexion collective dans le cadre d’une vaste commission. Il faut réunir les intervenants de la Santé et des Services sociaux, mais aussi de l’éducation, des garderies, des milieux communautaires, des policiers, des avocats, des légistes, ainsi que les premiers concernés, les jeunes et les parents.

Ce rendez-vous aurait pour mandat de lever le voile sur les problèmes systémiques, de recenser les facteurs aggravants dans les communautés, de revoir les façons de faire, notamment en diminuant la bureaucratie, et d’effectuer la révision des mécanismes de coordination entre les différents secteurs de services pour la jeunesse. En d’autres termes, nous favorisons les solutions émanant du milieu afin qu’elles soient appliquées partout, dès que possible.

À court terme, nous recommandons au ministre de créer immédiatement une commission-pilote, dans une région représentative. Les intervenants de ce milieu choisi auraient un mandat de 4 mois pour développer un modèle concret et réaliste qui serait ensuite présenté à la commission québécoise à l’automne.

L’Ordre recommande aussi au ministère de la Santé et des Services sociaux d’accorder un réinvestissement en promotion et en prévention basés sur les déterminants sociaux, c’est-à-dire les conditions de vie, et en mettant à contribution les milieux communautaires. Ces parties prenantes sont incontournables et assurent le développement du bien-être dans les communautés.

Par ailleurs, au-delà des structures et des mécanismes, il faut appuyer les professionnels dans leur difficile, mais combien importante contribution. Les travailleurs sociaux exercent une responsabilité unique dans l’avenir d’un enfant et de sa famille. Ces professionnels ont droit, eux aussi, à la reconnaissance de leur employeur.

Nous recommandons au gouvernement de mettre sur pied un programme de mentorat qui vise à soutenir cliniquement les travailleurs sociaux en début de pratique pour favoriser le développement des connaissances et des compétences requises compte tenu des risques possibles de préjudice sur le futur des enfants et de leurs familles.

Du même souffle, il faut donner le goût à la relève de joindre ce domaine d’intervention. Ainsi, nous croyons que des travailleurs sociaux ayant quitté la pratique, pour prendre leur retraite par exemple, seraient partants pour venir prêter main-forte à leurs collègues dans un tel programme de mentorat où leur expertise serait reconnue et appréciée.

Enfin, l’Ordre invite le ministre et le gouvernement à marquer le pas dans le nécessaire changement de culture afin de repositionner les services sociaux à titre égal aux services de santé curatifs.

Nous devons retrouver l’art d’être bienveillants envers les gens de notre famille, de notre voisinage, de notre environnement de travail. Il faut que chacun de nous joue son rôle dans le filet social qui protège les personnes vulnérables, qu’elles soient jeunes ou vieillissantes.

Ce sont là quelques mesures concrètes qui peuvent être mises en force dans un délai raisonnable et acceptable. Nous n’avons plus de temps à perdre… la situation est alarmante. Il faut rapidement travailler à améliorer ce qui peut l’être, ce qui doit l’être.

Nous devons tous, comme société, prendre la mesure de ce qui est susceptible d’arriver dans un système imparfait. La protection de l’enfance est une responsabilité collective. Le Québec, fou de ses enfants? Il est temps de le prouver.

Merci.

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